lundi 10 juin 2013

MISÈRES DU DÉSIR - CHAPITRE IV

Hélène : J’espère que mon surprenant changement d’attitude ne te trouve de mauvaise humeur.  Puisse-t-il en même temps réactiver le joyeux courant amoureux qui nous vivifiait naguère, avant la sècheresse relationnelle qui nous afflige au bureau.

Que ce qui nous est arrivé le soit, par omission ou commission, ou par jalousie, par nonchalance ou à cause des problèmes non exprimés, force nous est de constater que nous sommes objectivement divisés.  La raison nous demande d’assainir cette affreuse situation.

Je refuse d’excuser mon amie Odette chez qui l’amour, c’était l’admiration, l’appétit du beau.  Elle savait aimer avec passion, avec excès.  Sa vie tumultueuse, scandaleuse, a rendu son existence essentiellement contradictoire, exhibant, à la fois une grandeur infinie et une misère infinie.  C’est du choc de ces deux “infinis” que se dégage sa méchanceté.  Elle a connu beaucoup d’hommes.  Qui ne se souvient de ses scènes d’amour, se dévalorise depuis que son dernier copain ne s’intéresse pas plus qu’il ne faut à ses activités, à ses goûts, à des préférences, à ses projets.
Elle se sent insignifiante. Elle ne comprend pas pourquoi puisqu’elle est en amour avec l’homme de ses rêves.  Elle ne craignait pas d’avoir déjà atteint l’âge où nous effleure le doute de pouvoir plaire encore.  Mais elle était las de toutes ces coucheries semblablement monotones.  Force lui était d’admettre que son désir, elle le fabriquait à chaque occasion.
Il m’a semblé heureux de m’écouter, Étienne, il a été si gentil et m’a témoigné tant de tendresse que j’ai fondu en larmes dans ses bras.

Plus tard, il voulait voir le film Émmanuelle.  Une scène de saphisme m’a particulièrement bouleversée.  J’étais si mouillée que j’ai craint d’avoir uriné sans m’en apercevoir.  Mes sécrétions intimes n’étaient pas seules en cause; j’avais aussi transpiré des cuisses.  Tout mon corps était moite.
J’en ai fait part à lui et il a déclaré sans rire.
  • la moiteur est une grande vertu!
  • je n’ai pas cherché à comprendre
C’est avant d’aller au lit qu’il a de nouveau abordé la question du saphisme.
  • Mais on n’en souffre pas, Hélène!  Ça ne fait que du bien!!!  J’ai eu envie de lui demander ce qu’il en savait.  Je me suis retenue à temps.
Il me caressait avec beaucoup d’affection.  Mes pensées s’embrouillèrent.  L’obscurité gagna peu à peu mon cerveau.  Je me rappelle voir rassemblé mes dernières forces, pour crier “Étienne” avant de sombrer dans le néant.
J’écrasai ma bouche sur ces lèvres encore chaudes.  Sa langue s’enroula autour de la mienne, se fraya un chemin jusqu’à mon palais, titilla, s’étira, se tordit, se replia sur elle-même, puis s’accorda au rythme allègre de ma langue.
Le corps d’Étienne se plaqua davantage contre le mien, un genou entre mes cuisses.  J’empoignai ses fesses à pleines mains.  Il se cambra et bougea le bassin. Il me mordit la lèvre inférieure, un spasme le secoua.  Nos bouches se dessoudèrent, Étienne se défit de mon étreinte.  Son regard sourit à mon regard.

Étienne - les deux dernières semaines avaient été un enfer. J’avais brûlé de tant de doutes auprès d’Hélène, qu’en ce samedi délicieusement oasif - au sens mercantile du mot - affalé sur mon sofa, je goûtais comme une grâce ces retrouvailles avec moi-même.
J’avais douté de ma capacité d’aimer, depuis l’histoire de son amie Odette et de mon amour pour elle, comme elle même, avait, en toute logique, confrontée à ma semi-indifférence.

Fini par douter de mon amour pour elle et de ses propres charmes.

J’avais  décidé de rompre. Néanmoins, j’atermoyais.  Remettant chaque jour au lendemain le moment où il me faudrait lui avouer : “je ne suis pas dans le désir” avec elle, voilà!
À cette seule pensée, je défaillais.  Ma lâcheté elle-même m’écoeurait.  Il  m’eût été facile de me dire, par exemple, que j’avais pitié d’elle et qu’il me fallait tenter, tant que bien que mal, de l’amener progressivement au dégoût de moi.

CHAPITRE IV

Et là j’ai découvert que peut-être et que peut-être je vivais une sorte de fantasme d’intimité, une perpétuelle tension qu’aiguisent des émotions et des sentiments désagréables, je me retrouvais souvent en déséquilibre psychique, une attrayante illusion prometteuse d’un bien-être, l’ivresse donne la confiance en Soi et la sérénité, le plaisir sexuel procure l’extase, l’amour apporte le bonheur. Je réalisais du coup, le fantasme de mes fantasmes, malgré son excitante apparence et au-delà du plaisir qu’elle peut entraîner, ne me mettait pas en contact avec ma réalité ni avec celle de mon environnement.  Mon fantasme me renvoyait plutôt au monde de l’inconscient.  Sous forme d’images, de symboles, d’allégories à décrypter, à décoder, à analyser pour en découvrir le sens profond, j’exprimais malgré moi un besoin caché, un désir à reformuler.

Il faut dire que j’ai vécu au cours de mon enfance une expérience marquante au sein d’une relation affective significative familiale et amoureuses.  N’ayant pas fait le deuil ou la séparation d’avec ce passé, je ne réussissais pas à m’en détacher et j’interprétais le présent dans la crainte ou l’espoir d’une possible répétition de ce malheur ou de ce bonheur.  Face à mon expérience avec Hélène, je tendais à réagir en fonction d’un souvenir-fantasme ayant la force d’une empreinte psychique, plutôt qu’au potentiel d’originalité ou d’exploration de Soi et de l’autre qu’offrait la réalité du présent.  À l’analyse de mon fantasme, je comprends que je ne me reconnaissais aucun attraît, donc aucun moyen de séduire Hélène mais quand Annie, la nouvelle secrétaire, paradait devant moi et laissait apercevoir la naissance de ses seins sous un décolleté, je me sentais adulé.  Mon besoin caché m’apparaissait alors comme la nécessité de développer une image positive de moi-même, ce qui me permettrait d’être plus convaincant dans ma stratégie de séduction hétérosexuelle, et plus fondamentalement de m’aimer moi-même.

Si l’on définit la conjugalité comme la relation amoureuse entre deux partenaires d’abord en contact intime avec leur être individuel, on interprète alors la dynamique de dépendance affective comme un rapport fantasmatique entre deux personnes qui projettent l’une sur l’autre la recherche impuissante de réponses à des besoins qu’elles n’ont pas vraiment clarifiés.
En fait, je sens que je suis un homme dépendant, ma dépendance cache une peur profonde, un malaise existentiel.
L’absence de lien d’intimité en Soi. Je redoute de me retrouver avec moi-même.  La solitude n’est jamais choisie, mais toujours subie.  Je m’ennuie d’Hélène, je suis mal avec moi-même et je suis en mauvaise compagnie quand je me retrouve seul.

Je comprends quand on s’en remet à quelqu’un d’autre pour s’épanouir soi-même, pour dynamiser le bien d’amour, par conséquent on rend cette personne responsables des échecs, on la blâme, on vit du ressentiment à son endroit.
Ma dépendance vise aussi à répondre, de façon tout autant illusoire, à des besoins d’intimité interpersonnelle.  Je demande à l’autre de prendre des initiatives, d’animer et de ressourcer la relation.

J’étais rendu là à cette réflexion.


dimanche 2 juin 2013

MISÈRES DU DÉSIR - CHAPITER III

Il devint blême et ajouta d’une voix sourde;

-Elle n’a pas souffert. Elle ne s’est même pas rendu compte de ce qui arrivait. Elle est morte sur le coup. C’est pour cela que j’ai été condamné. Je ne voulais pas la tuer, je vous le jure, mais personne ne m’a cru. Les témoignages des autres ont été accablants. On m’a fait passer pour un colérique. Les juges ont été sévères. On a prétendu que je la persécutais avec ma jalousie maladive. Elle est devenue pour le tribunal une sorte de martyre, d’innocente victime. Mon avocat a demandé à certains de mes amis de témoigner en ma faveur. Ils ont tous refusé! La gravité de la situation les a sans doute effrayés.

Il s’arrêta, regarda Hélène d’un air triste.

-Tout le monde n’a pas votre courage, dit-il.

Le garçon leur servit un dessert superbe composé de sorbets et de fruits incrustés dans des meringues. Hélène laissait Étienne lui caresser la main avec douceur. Elle savait qu’ils disaient la vérité et souffrait pour lui à l’évocation de ces souvenirs douloureux et tragiques.

-Mon avocat a plaidé le crime passionnel. C’était la seule solution possible. Il a sollicité la fameuse indulgence du tribunal. J’en ai quand même pris pour cinq ans. Les jurés se sont montrés impitoyables.

-Cinq ans! Soupira Hélène. C’est affreux! Comment avez-vous pu supporter ça? Un garçon fin et sensible comme vous!

-Je ne méritais pas une telle punition. Quand j’ai été libéré, je touchais le fond, je ne croyais plus en rien. Ma famille m’avait renié. Mes amis aussi. Un sentiment d’injustice m’étouffait. Lorsque je me suis présenté à votre bureau, j’étais totalement désabusé. C’est pour cela que j’éprouve à votre égard une reconnaissance infinie. Sans vous en rendre compte, vous m’avez redonné le goût de vivre. Jamais je ne pourrai assez vous remercier. Vous êtes le seul être d’exception que j’ai rencontré dans ma vie. Je voulais que vous le sachiez, Hélène.

Il regretta aussitôt de l’avoir appelée par son prénom :

-Excusez-moi, vous êtes pour moi presque une amie. J’ai brusquement oublié la hiérarchie.
Elle se mit à rire.

-Je ne vous en veux pas. Au contraire. Moi aussi je vous considère comme un ami. Sinon, nous ne serions pas là.

Quand ils sortirent du restaurant, un soleil pâle glissait sur les trottoirs. Elle lui prit le bras.

-Moi aussi, je vais vous faire des confidences. Comme vous le savez, je suis mariée. Mais je ne suis pas heureuse. Roger et moi, nous avons beaucoup de mal à nous supporter. Chez-nous, l’atmosphère est de plus en plus orageuse. Nous envisagions de divorcer. Nous nous demandons souvent pourquoi nous sommes encore ensemble.
Elle se serra contre lui.

-Les drames de couples, il y en a de toutes sortes…
Ils s’attardèrent. Soudain, Étienne s’arrêta et la prit dans ses bras. Elle ne résista pas.

-Laissez-moi vous embrasser, lui dit-il fiévreusement.
Ils s’étreignirent avec une violente passion.

-Je crois que je vous aime, Étienne. Dès l’instant où je vous ai vu, la première fois, j’ai éprouvé un curieux sentiment.

Autour d’eux, les arbres tournoyaient. Tous deux étaient pris d’un vertige. Il l’entraîna.

-Viens, Hélène, nous ne connaîtrons plus jamais un jour comme celui-ci. Il faut en profiter.

Ils se retrouvèrent bientôt dans un hôtel charmant et discret. Elle lui demanda :

-Tu es déjà venu ici?

-Absolument pas. Je découvre avec toi cet endroit. Le destin a guidé nos pas.

-Quelle jolie définition! Dit-elle en riant.

Entre les murs tendus de soie de la chambre qu’on leur avait donnée, ils vécurent des moments d’une incroyable passion. Lorsqu’Hélène se retrouva entre ses bras, elle crut défaillir. Bien sûr, ce garçon était plus jeune qu’elle, mais jamais elle n’avait éprouvé une telle attirance pour un homme.
-Grâce à toi, Hélène, je renais à la vie. Avant de te rencontrer j’étais une sorte de mort vivant, un homme à la mer, complètement déphasé.

Elle lui répondit en se blottissant contre lui :

-Moi je découvre un univers nouveau. Auparavant, je n’avais rien éprouvé de si merveilleux. Étions-nous faits l’un pour l’autre sans le savoir? Qui pourrait nous comprendre?

-Personne ne comprend jamais.

Il l’embrassa encore. Elle s’accrocha à lui, fit glisser fébrilement ses mains le long de son dos.

-Tu es si séduisant, murmura-t-elle. Tu as tellement de charme! 

Il la contempla étrangement.

-Comment allons-nous faire maintenant? Je ne pourrai plus te regarder sans me trahir.

-Et bien, il deviendra donc nécessaire de ne plus nous cacher.

Hélène profita d’un contact avec une entreprise de Québec pour passer la fin de semaine dans Charlevoix avec Étienne. 

-Que penses-tu de concilier les affaires et le plaisir? Lui demanda-t-elle amoureusement.

-Ne pas avoir vu la région depuis si longtemps et la retrouver avec toi, ce serait tout simplement magnifique.

Elle sourit en lui prenant la main.

-Comme je suis bien avec toi! Tu es si différent des autres!

Charlevoix rappelait bien des souvenirs à Étienne. Il y était venu avec son ex-femme, la femme qui l’avait ensorcelé et conduit à sa perte. À cette époque, il menait grand train, dépensait sans compter l’héritage de ses parents. Elle aimait le luxe, la vie facile. Pourquoi, un jour, l’avait-elle poussé à bout? Son ex était son premier amour. Elle était superbe, un peu distante. Elle aimait tous les plaisirs de la vie. Il la suivait sans discuter. Il avait toujours si peur de la perdre… Elle avait été pour lui une femme fatale dans le plein sens du terme. Il essaya de chasser ces souvenirs de son esprit. Il fallait absolument oublier tout cela.

Il remonta en voiture avec Hélène.

-Où m’amènes-tu? lui demanda-t-elle.

-C’est une surprise.

Il décida de lui montrer Petite-Rivière-Saint-François, où avait habité Gabrielle Roy.

-C’est une surprise.

Hélène était heureuse de cette balade avec lui. Elle l’écoutait lui donner des détails sur la vie que menait ici la grande romancière. Il racontait avec passion…

Le soir, ils regargnèrent l’Auberge des lilas. À peine la porte de la chambre refermée, Hélène se jeta dans ses bras.

-Je n’ai jamais passé une aussi merveilleuse fin de semaine. Si tu savais…

Lundi, ils retrouvèrent le bureau, les problèmes, les affaires. Il fallait profiter de cette trêve.

Au bureau, Odette avait engagé une nouvelle secrétaire, une fille de 25 ans qui s’appelait Annie. Elle faisait preuve d’une compétence remarquable, d’un esprit d’initiative peu commun.

-J’ai fait la majeure partie de mes études en Angleterre, avait-elle expliqué à Hélène médusée. Je parle aussi l’allemand et l’italien.

-Une perle! S’exclama Odette qui alla rejoindre son amie dans un bureau voisin. Je suis fière de cette nouvelle recrue. Qu’en penses-tu?

-J’ai l’impression que tu ne pouvais pas trouver mieux, dit Hélène.

-Je me doutais que tu serais de cet avis. Avant de revenir ici, elle travaillait chez Mac et Tauch, une des plus grosses boîtes d’import-export de Londres. Je me suis renseignée à son sujet. Elle a des références impeccables.

-Peut-être est-elle un peu trop sûre d’elle!

Odette haussa les épaules.

-À notre époque, seuls les battants font recette. Les gens trop discrets et effacés sont perdus d’avance.

Quelques jours plus tard, Odette remarqua que le comportement d’Annie avait changé. Surtout à l’égard d’Étienne qui semblait ne pas la laisser insensible. Elle contemplait le jeune homme avec une insistance gênante, ne cachait guère l’attirance qu’elle éprouvait à son égard. Ses attitudes devenaient lascives, provocantes. Un soir, elle proposa carrément à Étienne :

-Si nous allions prendre un verre ensemble? Je suis agréablement surprise d’apprendre que tu connais bien la Suède. Je t’ai entendu tout à l’heure discuter avec un client au téléphone. C’est un pays que j’adore. Nous pourrions en parler pendant des heures, j’en suis certaine. J’ai ramené de là bas de très bons souvenirs. Il en est peut-être de même pour toi.

Elle se penchait vers lui, sans chercher à déguiser ses pensées. Un large décolleté laissait apercevoir la naissance de ses seins. Elle avait un regard troublant, une voix suave. Étienne fut choqué par ce comportement audacieux.

-Je n’ai pas beaucoup de temps libre en dehors des heures de bureau, dit-il.

-Je sais, répondit-elle effrontément. La patronne t’accapare beaucoup.

Il fit semblant de ne pas comprendre et reprit :

-De plus, mon séjour en Suède, c’est déjà loin. Je ne suis pas un homme qui vit avec le passé. Les souvenirs rapportés de là bas ne sont pas spécialement agréables. Il y en a que je préfèrerais justement oubliés.

Elle ne se découragea pas pour autant et dès le lendemain revint à la charge.

-Allez! S’exclama-t-elle. Ne fais pas semblant de ne pas comprendre tu me plais. J’irai même jusqu’à affirmer qu’aucun homme ne m’a pas impressionné autant que toi. Tu es terriblement séduisant. Tu le sais, non?

Elle posa sa main sur la sienne. Il s’apprêtait à la repousser quand Odette entra brusquement. Son visage se crispa dans un sourire ironique. Elle recula d’un bond, comme si elle était embarrassée de les avoir surpris.

-Pardon dit-elle. J’ai oublié de frapper. J’ai cette très mauvaise habitude quand je suis pressée.
Étienne devint blême. La colère déformait ses traits.

-Vous n’avez pas à vous excuser, répondit-il. Je n’ai rien à cacher.

Annie sortit d’un pas rapide. Odette contempla longuement son interlocuteur et murmura :

-J’en suis convaincue. Tout à fait convaincue.

Et elle se mit à rire en sortant à son tour.

Pour essayer de récupérer un important client qui menaçait aussi de les lâcher pour une société qui lui proposait les mêmes services à des prix plus compétitifs, Hélène passe une journée à Sherbrooke. Odette l’accompagna.

-Si ça continue, dit celle-ci à son amie, nous allons être contraintes à déposer un bilan avant la fin de l’année, c’est la galère.

Le visage d’Hélène se crispa :

-Est-ce à ce point? Je me refuse à voir les choses en face. Et pourtant, je sais qu’hier notre expert était très pessimiste.

-Nous avons trop de dettes, répondit Odette. De plus, nous gonflons exagérément nos prix afin de faire face. Résultat : nous allons perdre nos meilleurs clients sans pour cela pouvoir nous débarrasser de nos créanciers. C’est un cercle vicieux.

Odette était d’humeur sombre. Elle ne faisait plus jamais allusion à Étienne. Mais elle ne cachait pas à Hélène sa nette réprobation à cet égard. D’ailleurs, au bureau, elle évitait tout contact avec lui, n’hésitant pas à lui témoigner une hostilité grandissante.

À Sherbrooke, leur démarche fut vaine. Elles perdirent aussi le client. Il avait déjà confié la promotion de ses produits à un groupe dynamique qui venait de se créer dans la région.
Elles durent se rendre à l’évidence; quelques semaines plus tard, la réalité s’imposa. Un dépôt de bilan devenait urgent afin de ne pas aggraver le déficit de la société.

-Te rends-tu compte de ce qui nous arrive? Dit Odette. C’est une véritable catastrophe.
L’esprit d’Hélène était ailleurs.

-Je vais le surprendre. Une seule chose compte pour moi à présent : l’amour que me porte Étienne. Depuis que je l’ai rencontré, je suis nettement moins passionnée par les affaires.
Odette n’osait pas lui avouer qu’elle l’enviait…

Lorsqu’il connut ses problèmes, Étienne essaye de la réconforter du mieux qu’il put.

-Je ne baisserai pas les bras, lui confia-t-elle. Je recommencerai ailleurs. J’aurai alors plus d’expériences. Je ne commettrai plus les mêmes imprudences, les mêmes erreurs. Tu me suivras, n’est-ce pas? Tu me feras profiter de toutes les excellentes idées qui fourmillent dans ton esprit.
Il la prit dans ses bras.

-Je suis désolé, Hélène, nous avons réformé trop tard vos formules d’origine. Il n’aurait pas fallu démarrer comme vous l’avez fait. Ce départ sur les chapeaux de roues était, certes, spectaculaire mais manquait de structures et devait fatalement vous conduire à la catastrophe. 

Dans un autre domaine, Hélène devait assumer les conséquences de son divorce avec Roger. Celui-ci se montrait peu coopératif. Il avait constitué contre elle un dossier accablant. Il l’avait fait suivre par un détective qui lui avait donné tous les détails sur sa liaison avec Étienne. Lorsqu’ils se rencontrèrent chez le juge, elle le trouva encore plus minable qu’autrefois. Il la regardait sournoisement. Elle lui fit part de son mépris.

-Pourquoi avons-nous attendu si longtemps pour divorcer?

Les dernières phrases qu’elle lui adressa résumèrent ce qu’elle pensait de lui. Elle lui cria :

-Je regrette d’avoir perdu avec toi les plus belles années de ma jeunesse.

Le juge essaye de la calmer.

-Je vous en prie, madame, cessez de vous énerver. Cela ne sert plus à rien. Dans quelques minutes, vous serez libre.

Roger se montra alors grossier et conclut:

-Par bonheur, Hélène, je suis enfin débarrassé de toi! 

Quand elle retrouva Odette à la sortie du Palais de Justice, elle lui dit :

-Tout cela est lamentable. Nous aurions pu en finir avec plus d’élégance. J’aurais dû me séparer de lui plutôt. En réalité, je crois que nous ne nous sommes jamais aimés. Décidément, je traverse une période assez perturbée. Si Étienne n’était pas là, je pense que mon légendaire optimisme finirait par m’abandonner.

Lorsque son amie prononça le prénom du jeune homme, Odette esquissa une vague grimace.

-Je crains que tu n’aies bientôt de ce côté-là aussi quelques désillusions.

Hélène sursauta.

-Des désillusions?

-J’en ai bien peur. Maintenant que tu as presque tout perdu, tu seras sans doute bientôt fixée. 

Étienne ne va pas manquer de se trouver au pied du mur. Il n’a plus rien à perdre.
Hélène devint livide. Elle agrippa le bras de son amie :

-Au pied du mur! Qu’entends-tu par là? Explique-toi, je t’en prie. Dès qu’il s’agit de lui, tu es toujours pleine de sous-entendus. Je déteste cette haine par en dessous que tu lui portes.
Odette eut un sourire méchant.

-Et pour cause! C’est parce que j’ai beaucoup de sympathie pour toi. Tu ne t’es donc aperçue de rien? Serais-tu aveugle à ce point?

-Que veux-tu dire?

-N’as-tu pas remarqué son manège avec Annie?

Hélène semblait de plus en plus éberluée.

-Avec Annie? Non, je n’ai rien remarqué. Cette fille m’est totalement indifférente et à lui aussi. Elle fait bien son travail. C’est une bûcheuse née. Elle nous est très précieuse. Je t’ai d’ailleurs félicité de l’avoir embauchée.

-Ouvre les yeux, je t’en prie, poursuivit Odette. Sinon, tu seras vite la risée de ceux qui t’entourent. Étienne se moque de toi. Il flirte effrontément avec cette fille. Peut-être couchent-ils déjà ensemble? Cela ne m’étonnerait pas. Ils ont l’air si proches l’un de l’autre. Une grande harmonie semble installée entre eux.

Hélène rejeta en arrière ses cheveux blonds. Ses beaux yeux noirs étaient agrandis par une sorte de panique. Comme si elle venait de découvrir une vision terrifiante.

-Ce n’est pas possible!

-Mais si, ma pauvre Hélène!

-Je ne te crois pas. Il est follement amoureux de moi. Tout comme je le suis de lui. Nous ne connaissons pas une ombre, pas un nuage. Nous venons de passer des mois merveilleux. Nous nous apprêtons d’ailleurs à vivre complètement ensemble. Nous faisons tout pour cela. Et ce sera extraordinaire. Une existence nouvelle commence pour nous…

Odette ne la laissa pas achever sa phrase.

-Ne me dit pas qu’à ton âge tu en es encore à être dupe des apparences! Sois lucide quand même! Étienne est plus jeune que toi. Malheureusement, cela compte pour un couple. Il est beau garçon, je te l’accorde. C’est une chose qui ne laisse pas les femmes insensibles. La petite Annie a eu une réaction saine tout à fait logique. On ne peut pas lui en vouloir. De plus, elle est très séduisante, très jolie.

Elle ajouta, faisant mine de réfléchir :

-Quel âge a donc cette fille? Vingt-quatre, vingt-cinq ans? Il faut les comprendre tous les deux. Ils sont si bien assortis. Je trouve qu’ils forment un beau couple.

Hélène ne put entendre davantage. Elle courut vers sa voiture. Son cœur battait à un rythme fou. Comme dans un film accéléré, les épisodes de ses amours avec Étienne défilaient devant ses yeux. Pas plus tard que la fin de semaine précédente, ils avaient passé des heures exquises dans une ravissante auberge située sur les bords du lac St-Pierre. 

Follement épris l’un de l’autre, ils ne s’étaient pas quittés un seul instant. Promenades, soupers aux chandelles… Comme à l’accoutumée, leurs étreintes avaient été passionnées. Ils avaient échangé des mots qui ne trompaient pas. Personne ne pouvait simuler à ce point. Et ils avaient fait ensemble des projets. « Nous monterons une autre affaire semblable, mais cette fois-ci ensemble», lui avait-elle dit. Pour toute réponse, il l’avait serrée très fort contre lui. Quelques instants plus tard, il avait dit : « Et cette fois, nous gagnerons, ma chérie ». Elle se souvenait d’une foule de scènes identiques, de moments enivrants, d’heures si délicieuses qu’elle avait toujours eu peur de les voir s’évanouir. Ah! Comme ils étaient bien aussi à Petite-Rivière-Saint-François, quand il lui faisait découvrir la maison de Gabrielle Roy.

Quand elle arriva au bureau, son premier regard fut pour Étienne qui lui sourit de loin avec tendresse. Elle devait avoir l’air très angoissée car il s’empressait de venir la rejoindre.

-Où est Annie? Lui demanda-t-elle sans préambule.

Cette question parut le surprendre.

-Annie? Je ne sais pas. Je crois qu’elle a pris un jour de congé. Elle a des problèmes familiaux. Sa mère est souffrante.

-Tu es au courant de sa vie privée?

-Absolument pas. Seulement, je l’ai entendue qui parlait à Josée, sa meilleure amie.

Hélène le fixait cherchant à deviner ses pensées. Jamais elle n’avait autant aimé un homme. Il demeurait imperturbable, continuant à la contempler avec étonnement.

-Tu sembles contrariée, lui dit-il. Les choses se sont mal passées avec Roger?

Elle répondit sèchement :

-Il ne s’agit pas de lui. Il s’agit de toi, d’Annie. Je ne tiens pas à ce que tu te moques de moi plus longtemps. Cesse de me jouer la comédie de l’amour. Je déteste le mensonge. J’ai été assez stupide et naïve pour te croire…

Cette fois, il l’interrompit.

-Je t’en prie, Hélène, sois plus claire. Je me demande vraiment ce qui t’arrive. Que vient faire Annie dans notre histoire?

-Tu le sais bien.

-Mais non!

Elle se leva brusquement.

-L’endroit est mal choisi pour une scène de rupture ou des explications de ce genre. Rejoins-moi ce soir vers 20 heures chez moi. À moins que tu préfères en finir maintenant.

-Mais tu deviens folle! Qu’est-ce qui te prend?

Il semblait ne pas comprendre, regagna son bureau pour achever de mettre au point une dernière mission qu’elle lui avait confiée. Que se passait-il? Il n’avait jamais eu de chance. Allait-il maintenant perdre Hélène? Ce n’était pas possible!

Rentrée chez elle, elle perdit toute dignité. Elle s’effondra. Le destin s’acharnait contre elle. Elle n’en pouvait plus. Elle se jeta sur son lit et se mit à pleurer. Elle avait supporté sans faiblir ce divorce lamentable, les perspectives d’une faillite de sa société. Mais sa déception à l’égard d’Étienne l’achevait totalement. Elle ne pouvait pas croire à sa trahison. Il paraissait si loyal avec elle et tellement amoureux. Pourquoi avait-il agi ainsi? Et quel aplomb de continuer à lui mentir en prenant un air si innocent! Elle souffrait horriblement. Elle savait que, plus jamais, elle ne pourrait aimer avec une telle force, une telle passion. Il représentait ce qu’elle avait toujours souhaité découvrir chez un homme : la sensibilité, l’intelligence, la tendresse. Et brusquement, tout s’écroulait.

Comment n’avait-elle pas remarqué le manège d’Annie? Elle ne s’était jamais attardée sur cette fille. Elle la trouvait sympathique, dynamique, fonceuse. Elle n’aurait jamais pensé qu’Étienne pût s’intéresser à elle. Elle le croyait très épris. Il était si prévenant, si adorable.

Elle songea brusquement au passé d’Étienne, à la tragédie qu’il avait vécue. Elle comprenait mieux maintenant le sens de son geste, de ce drame qui l’avait conduit aux abîmes. Lui aussi avait été affreusement jaloux, comme elle aujourd’hui. Elle se sentait soudain capable d’en faire autant. Frapper! Le détruire! Pour assouvir cette soif de vengeance, le punir de cette ignoble trahison, calmer cette douleur qui la torturait. Elle était prête à tout. Elle devenait folle.

Vers 19 heures, le téléphone sonne. Hélène hésita avant de décrocher. C’était Étienne sans doute. Il se défilait, annulait ce rendez-vous qui devait le confondre, elle en était certaine. Quel manque de courage! Elle l’aurait cru fair-play. Elle finit quand même par prendre le combiné et reconnut tout de suite la voix de Odette au bout du fil.

-Je suis chez moi, dit celle-ci. Je n’ai pas eu la force de retourner au bureau. Je voudrais te parler.
Hélène se hérissa.

-Tu souhaiterais savoir où j’en suis avec Étienne? C’est ça, hein?

-Oui, j’espère que tu ne lui as encore rien dit.

-Pourquoi?

Odette poursuit.

-Pardonne-moi, je t’en prie. Il faut que je t’explique.

Hélène entendit la respiration haletante de son amie au bout du fil. Enfin, celle-ci se jeta à l’eau.

-Ce que je t’ai raconté à propos d’Annie et d’Étienne est absolument faux. J’ai voulu te faire du mal. Je sais, c’est ignoble de ma part.

-Me faire du mal!

-Oui, Hélène, je n’en peux plus. Je suis au bord de la déprime. Je perds la tête. Je deviens folle. 

J’ai si peu de chance en amour que j’éprouve beaucoup de difficulté à supporter le bonheur des autres. Toutes les aventures que j’ai connues ne m’ont menée à rien. Personne ne m’aime. Je viens encore de rompre. C’est affreux, mais c’est ainsi. Encore une fois, je te demande pardon. J’ai agi comme une garce. Un véritable moment de folie. Cela m’exaspère tellement de vous voir si heureux tandis que je souffre de mon horrible solitude. Aucun homme, jamais ne s’attache à moi. Alors, j’ai agi par dépit, la haine au cœur. Depuis des semaines, je vous vois si amoureux... Votre bonheur me fait mal, tu comprends? J’ai voulu vous démolir.

-Je te plains, Odette.

Hélène raccrocha. Elle se mit à pleurer, mais de joie cette fois.

Quand Étienne arriva un peu plus tard, il ne comprit pas pourquoi elle se précipita vers lui avec une telle frénésie. Elle se jeta dans ses bras.

-Que t’arrive-t-il, Hélène?

-Je t’aime, ne cessait-elle de répéter. Oh! Si tu savais comme je t’aime!

Il la regarda. Elle était adorable. Et Dieu sait s’il l’adorait!

Il ne lui demanda aucune explication sur son comportement étrange, mais se contenta de l’enlacer.






vendredi 31 mai 2013

MISÈRES DU DÉSIR - CHAPITRE II


La trop grande peur que j’éprouve me semble fortement reliée à la trop grande importance accordée à la relation interpersonnelle et surtout à la disproportion donnée à la relation amoureuse.  Celle-ci est bien trop fragile et relative pour fonder le sens à vivre d’une personne.  L’amour n’est que le feuillage de l’arbre.  Les feuilles vont et viennent mais l’arbre, lui, continue sa destinée.  La peur de perdre l’autre s’explique en partie, par l’instance sur le “besoin” d’être aimé.  Certains pensent que pour être aimé, il faut tout mettre en oeuvre.  Pourtant, être aimé, quand nous prenons conscience que cela dépend tellement de la bonne volonté de l’autre, devient un cadeau bien agréable à recevoir mais cela reste un cadeau.  Être aimé, c’est un plus mais pas une raison de vivre.  Aimer est tellement plus développemental des ressources que d’être aimé.  Il y a tout avantage à faire le deuil de ce “super besoin” d’être aimé - source de tellement de rétrécissement des personnes.  Ce deuil ne peut toutefois se faire que si la personne s’engage avec elle-même et avec sa vie intérieure.

CHAPITRE II

Étienne Benjamin travaillait plusieurs semaines à la société fondée par Hélène. Son comportement était exemplaire. Il parlait peu, était bourré d’idées géniales qu’il proposait toujours avec réserve et modestie. Il semblait apprécier qu’elle lui ait donné une chance. De la porte vitrée de son bureau, Hélène pouvait l’apercevoir lorsqu’il s’installait à la table destinée aux visiteurs de passage. Il paraissait aimer cet endroit.

Ce matin-là, elle l’observait attentivement. Il était plongé dans une étude de marché qu’elle lui avait confiée la veille. Elle lui avait dit : « Vous ne connaissez pas ce métier, mais vous l’apprendrez vite, j’en suis persuadée. Je vous présenterai à mes collaborateurs qui, eux, sont plus au courant que moi pour régler certains problèmes de ce genre ». D’où elle se trouvait, Hélène voyait la nuque blonde, les épaules larges, le corps long et mince penché sur une table à dessin. Plongée dans ses pensées, elle fut surprise par Odette qui lui apportait de mauvaises nouvelles :

-Louis est revenu sur sa décision. Il annule son projet de contrat. Quant à Régis, il a choisi une autre société pour promouvoir ses produits. Nous jouons de malchance avec ces deux clients qui représentaient de gros intérêts pour nous. Je me fais un souci monstre. Qu’allons-nous devenir? Tu ne sembles pas mesurer le danger.
Hélène parut contrariée par ces échecs. Puis, de nouveau, son regard revint vers la silhouette d’Étienne Benjamin. Odette s’en aperçut et dit :

-Depuis quelques temps, tout va mal. Nous étions si bien parties. Je finis par être superstitieuse. Le Benjamin nous porte peut-être malheur. Sa présence entre nos murs serait-elle maléfique? Il m’a toujours donné une impression de malaise. Quelle idée tu as eue d’engager ce type?

Hélène hausse les épaules.

-Tu m’agaces avec tes histoires ridicules. Que tu ne puisses pas le voir, c’est une chose! Mais que tu le rendes responsable de nos difficultés, je trouve cela primaire et stupide. Je te l’ai déjà dit, ce garçon me plaît. Il est d’une intelligence nettement supérieure à la moyenne. Il comprend tout, abat un travail considérable. Et quelle culture! Il paraît infatigable. Que veux-tu de plus? Je le trouve aussi très séduisant et c’est agréable, reposant de le regarder. Sur ce plan, nous ne sommes pas si gâtées dans la société! Nos collaborateurs habituels ne ressemblent guère à des play-boys!
Odette s’exclama :

-Je vois. C’est pour cela que tu l’as embauché. Je suis convaincue que ce jour là tu as commis une erreur monumentale. En affaire, il faut éviter les coups de cœur.

-Crois-tu?

-Tu n’as même pas cherché à connaître les raisons ni la durée de son incarnation.
Hélène se leva, fit quelques pas dans son bureau.

-J’ai peut-être agi par bravade. Tu sais à quel point j’aime le risque, l’originalité. En embauchant ce garçon, j’étais contente de bousculer les règles établies, de lancer un défi à la société! Quand j’étais plus jeune, j’étais très attirée par les aventuriers, les marginaux. 

-Mais, ma parole, tu en es amoureuse! Tu es complètement folle.

Odette quitta le bureau en claquant la porte avec force, ce qui fit se retourner Étienne Benjamin. Il s’aperçut à ce moment là qu’Hélène le regardait. Il lui sourit. Elle le contempla rêveusement. Les mises en garde d’Odette ne parvenaient pas à modifier son jugement. Au contraire, les craintes de son amie l’amusaient, donnaient du piquant à la situation. Soudain, une idée lui traversa l’esprit. Elle adressa à Benjamin un signe de la main afin que celui-ci vienne la rejoindre dans son bureau.

-J’ai quelques questions à vous poser, lui dit-elle.

-Je vous écoute.

En cet instant, elle remarqua la beauté de ses yeux, d’un bleu tirant sur le mauve. Elle lui demanda brusquement :

-Aimez-vous ce travail?

Il parut gêné, hésita avant de répondre.

-Je dois être franc avec vous, dit-il. À cette période de ma vie, n’importe qu’elle activité m’aurait paru merveilleuse. Je viens de traverser des années que je ne souhaite à personne, un vrai cauchemar! Si vous m’aviez demandé d’être votre valet de chambre, j’aurais sauté sur l’occasion et trouvé cette offre inespérée.

Elle sourit :

-Je vous comprends, tout est relatif.

Elle s’interrompit durant quelques instants et reprit :

-Accepteriez-vous de luncher avec moi bientôt? J’ai des tas de projets en tête à propos de la société. J’aimerais en discuter avec vous. Depuis que les choses se gâtent ici, je me demande si nous ne manquons pas de punch, d’imagination. Vous, vous semblez avoir beaucoup d’idées. Vous êtres très dynamique.

Elle se pencha vers lui, plongea son regard dans le sien.

-Vous pourriez nous aider, dit-elle. J’en suis sûre. Vous ne manquez pas d’envergure.

-Merci, je ne demande pas mieux.

-Alors, rendez-vous demain à midi au restaurant Pedro, pas très loin d’ici. Bien entendu, c’est moi qui vous invite. Un déjeuner d’affaires.

Hélène rentra très tard chez elle. Roger (son mari) semblait de mauvaise humeur. Il regardait un film médiocre à la télévision en buvant une infusion fade.

-Je crois qu’il ne nous reste plus qu’une solution, lui dit-il brusquement. Nous devrions divorcer.

Elle s’étonna :

-Pourquoi cette décision soudaine?

-La vie n’est plus possible, Hélène. J’en ai assez, je te l’ai déjà dit, de vivre avec une ombre. Le matin, quand je me lève, tu es déjà partie, et le soir, quand tu rentres, je suis souvent déjà couché. Tu connais beaucoup de couples qui se satisfont d’une existence semblable?

Elle soupira.

-Je regrette, mais je me dois à mon métier. Je ne veux pas végéter. Je ne souhaite pas me contenter d’une existence banale. J’aime le risque, le succès, la bagarre professionnelle.

-Je le sais. Tu t’es drôlement bien débrouillé, mais nous ne parlons plus le même langage.

-Vraiment?

-Écoute-moi, Hélène. Nous ne partons plus jamais en vacances ensemble. Tu n’es pas libre quand tombe la date de mes congés!

-Qu’est-ce que je peux y faire? Odette et moi, nous nous battons pour faire prospérer notre société. Tu ne te doutes pas à quel point la vie que je mène est grisante, malgré les difficultés qu’elle comporte. Elle est super stressante bien sûr, mais si intéressante!
Il répéta ironique :

-Oui, intéressante.

Elle prit un temps et ajouta :

-Je ne suis pas l’épouse qu’il te fallait. Tu aurais dû te marier avec une petite femme toute dévouée. Nous nous sommes complètement trompés.

-Trompés! Mais bon sang, quand nous nous sommes connus, tu n’avais pas ces idées-là. Tu étais vendeuse et tu te contentais de ton sort! Nous avions du mal à joindre les deux bouts et nous passions nos vacances à la campagne. Tu n’en demandais pas plus. Un petit hôtel tranquille, une plage suffisaient à ton bonheur. Que t’est-il arrivé?

-Un jour, j’ai pris conscience que je n’étais pas faite pour cette existence-là. J’en ai demandé plus. Pour me baigner, j’ai préféré les mers chaudes à l’eau glacée. J’ai suivi des cours de gestion, de droit. Je suis partie en vacances au Club Med. J’ai évolué et toi, tu en es toujours resté au même point. Tu ne m’as pas suivie. J’adore me battre, assister à des cocktails brillants, rencontrer des gens hors du commun. Je suis bourrée d’ambition.

Il écoutait attentivement. Ce soir, il découvrait une autre femme. Elle ne s’était jamais livrée à pareille confession. Elle poursuivit :

-Tu te contentes de ton petit train-train, de la routine. C’est plutôt tristounet. Pour moi, c’est mortel. On ne peut pas dire que tu aies l’âme d’un aventurier.
Il se rebiffa.

-Pourquoi me dis-tu ça? Tu aurais préféré épouser un don Juan qui te trompe avec toutes tes amies! Mon dévouement, ma fidélité, tu ne les apprécie guère. Notre mariage est un naufrage, n’est-ce pas Hélène? J’avais raison de te le dire tout à l’heure, il faut en finir. À quoi bon garder un ressentiment perpétuel? Parfois, je lis la haine dans ton regard. Je ne peux plus le supporter. Pas plus que tes horaires fantaisistes, les tenues extravagantes que tu portes.

-Tu en es à me reprocher mes tenues! C’est le comble.

-Oui, et aussi ton langage! Les mots nouveaux sont contagieux comme une épidémie. Tu t’en gargarises. Il y a des moments où je ne te comprends même pas! Je ne pensais pas qu’on pouvait se transformer à ce point.

Comme convenu, Hélène et Étienne se retrouvèrent au restaurant qu’elle avait choisi. Pour la circonstance, il portait un nouveau costume qui lui allait bien et mettant en évidence la sveltesse de son corps. Hélène remarqua très vite sa délicatesse et son élégance naturelle. Le garçon leur proposa la carte. Étienne choisit les vins en connaisseur. Elle appréciait sa finesse. Tout en mangeant, ils parlèrent travail.
-J’ai peur, avoue-t-elle. Au début, tout marchait bien. À présent, j’ai l’impression que les choses se gâtent et j’en perds mon latin! Je suis vraiment moins sûre de moi. Les clients se dérobent avant même que nous les ayons appâtés!

Il essaye de la rassurer, lui suggéra discrètement que peut-être, elle ne s’y prenait pas bien.

-Je vous aiderai du mieux que je le pourrai, dit-il. Je vous dois bien ça! Jamais je n’oublierai ce que vous avez fait pour moi. Vous m’avez sauvé à un moment, où je n’espérais plus rien. Vous êtes formidable! Si vous saviez combien je pense à vous. Même lorsque je suis loin du bureau. Je vous admire énormément. Vous n’êtes pas du tout comme les autres. J’aime votre côté femme d’action.

Elle rougit légèrement. Elle était troublée et l’interrompit d’un geste.

-Je vous en prie, Étienne. À mon avis, mon comportement à votre égard a été logique et normal. Vous n’avez rien d’une crapule, d’un voyou! Je suis assez psychologue. De plus, j’ai pour discipline personnelle d’être très perméable aux problèmes des autres. Pour moi, c’est un devoir d’avoir l’esprit large et d’être compréhensive.

Il eut un élan qui l’étonna, par rapport à son attitude réservée habituelle. Il s’empara de sa main et la porta à ses lèvres.

-Je profite de ces instants où nous sommes seuls tous les deux pour vous dire à quel point je vous suis reconnaissant de m’avoir engagé malgré tout. Il vous a fallu un fameux courage. Vous avez pris des risques.

Elle était émue. Elle le trouvait bouleversant. Ses yeux bleus brillaient, son visage reprenait vie. Elle était heureuse de le voir métamorphosé de la sorte. Elle mourait d’envie de lui poser des questions à propos de son passé, mais s’en gardait bien. Il aurait l’impression sans doute qu’elle lui avait tendu un piège. Ce fut lui qui attaqua :

-Je vous remercie également de ne pas avoir cherché à m’interroger davantage, à essayer de savoir…

Il baissa la tête.

-Savoir quoi? Dit-elle.

-Pourquoi j’ai été arrêté. Vous m’avez aidé à oublier que j’avais connu l’enfer. Aujourd’hui, j’ai envie de vous en parler. Me permettez-vous de le faire? Je veux que vous connaissiez tout de moi.

-Mais je ne vous demande rien.

-Ça ne sera pas long : ce drame se résume en peu de mots. Comme l’histoire d’une vie. Vous n’avez pas remarqué? De courtes phrases suffisent souvent à retracer le récit d’un destin.

Il reprit la main d’Hélène comme pour se donner du courage, ferma un instant les yeux. Elle ne prononçait pas une parole et attendait. Elle aimait sa belle voix aux inflexions douces.

-Il y a quelques années, dit-il, j’ai aimé une femme à la folie. Elle s’appelait Louise. Elle s’est jouée de moi… Elle me trompait autant comme autant. Elle prenait plaisir à me narguer, à me détruire. Cela l’amusait d’exciter ma jalousie. Un jour, n’en pouvant plus, je l’ai frappée.

Il avala une gorgée de vin, reprit son souffle. Son visage eut une expression douloureuse. Elle murmura :

-Ne continuez pas! Vous n’êtes pas obligé de me raconter ce drame. C’est notre secret.

-J’y tiens. Je ne me sens pas le droit de demeurer plus longtemps pour vous une énigme. Je pense qu’à présent, vous m’avez suffisamment observé et jugé.

-Mais oui, j’ai confiance en vous. Vous êtes un garçon scrupuleux. Vous vous acquittez parfaitement de votre tâche. Je suis ravie de vous avoir engagé.

Il sembla réfléchir, reprit son élan et dit d’une traite :

-Revenons à ce drame. Je veux que vous sachiez tout. Oui, j’ai frappé Louise. J’étais exaspéré. Dans ma colère, j’ai dû être brutal que je ne l’avais prévu. À un moment, elle a perdu l’équilibre. Son crâne a heurté le coin de la cheminée de marbre.

jeudi 30 mai 2013

MISÈRES DU DÉSIR - INTRODUCTION


Lorsqu’elle vivait avec lui, elle n’avait plus de désir de lui.  Ce mordant en elle d’établir un pont avec lui - de le contacter.  Ce pont, ce mordant, ce désir n’étaient plus là - non pas tellement à cause de lui, mais parce qu’en elle, rien ne s’allumait plus pour lui.  Elle avait terminé sa tâche de planche de salut.  Elle n’avait plus besoin d’être initié à ses charmes.  Elle s’ennuyait de n’avoir plus de sens et cette relation était devenue insignifiante.  Elle était une planche de salut qui contemplait son absence de naufrage.

La brisure du lien avec l’autre représente une autre des misères souvent associées à la solitude et qu’il faut confronter. Cette brisure peut être réelle et irrévocable lorsque par exemple, l’un tombe en amour pour un(e) autre, ou même fantasmée lorsque l’autre a coupé le lien affectif, le regard bienveillant. Sentiment d’être abandonné, impression vague et persistante de ne plus compter pour l’autre, ni pour personne, honte par rapport au fait d’avoir perdu son visage devant l’autre: ce sont là quelques unes des facettes de l’émotion qui résulte de la perte de l’être aimé.

Dans le cas particulier et plus, fréquent de la brisure du lien affectif, celui qui éprouve la langueur intérieure et le déchirement de ne pas faire plaisir à l’autre, de le peiner même, risque d’être fortement tenté pour se soulager de régresser dans la fusion avec l’autre.  Pourtant, ce n’est qu’en combattant cet appel à la régression et en tolérant la souffrance de la distance affective qu’il parviendra, petit à petit, à conquérir enfin sa vitalité en dehors du regard de l’autre.  Sachant qu’aucune fusion n’est permanente sinon par et dans la mort de la personne et ainsi que tout est toujours à recommencer s’il régresse vers la fusion, celui qui perd le regard bienveillant de l’autre doit courageusement couper le contact avec l’autre, y renoncer et passer à travers la misère que cela implique, la tolérer jusqu’à ce que la souffrance finisse par disparaître.

Il n’y a pas d’autre solution, il n’y a pas de magie. Il n’y a que le courage humain celui de passer à travers la peine d’être seul et de n’être pas avec l’autre, celle qui crie après l’union et qui pousse par tous les moyens à retrouver la sécurité de la fusion.  Accepter de passer à travers cette peine plutôt que de trouver toutes sortes d’excuses ou de fausses raisons pour garder l’autre à distance implique que la personne accepte la souffrance.

Finalement, cette peine d’être isolé finira pas s’estomper et la solitude sera domestiquée comme un cheval sauvage.  Après le combat avec son refus d’être monté, le cheval finit bien par se mettre au service du cavalier à condition que le cavalier se soit auparavant fondu aux mouvements du cheval et l’humain, parallèlement, à la souffrance de la solitude.


CHAPITRE I

Hélène eut un mouvement d’impatience quand Roger, son mari, vient la rejoindre dans la salle de bains. Elle lui cria :
-Je n’aime pas qu’on me surprenne quand je fais ma toilette. Et je suis très pressée. S’il te plaît, laisse-moi tranquille. J’ai si peu de temps pour me détendre. J’ai une journée épouvantable chargée. J’ai trois rendez-vous ce matin et cinq cet après-midi!
Il la regarda. Elle était très belle et il était toujours amoureux d’elle. Ce n’était pas sa faute s’il avait un peu l’impression de la perdre sans rien pouvoir y faire. Il lui dit gentiment :
-C’est ta fête aujourd’hui, trente-huit ans! Il faut célébrer ça, ce soir j’aimerais t’emmener souper quelque part. Choisis toi-même le restaurant. Nous pourrions aller chez Dorais. Tu adores les fruits de mer.

Elle l’interrompit :
-Tu tombes mal. C’est gentil de ta part d’y avoir pensé. Écoute Roger, mon travail m’accapare plus que jamais. Je ne sais pas du tout à quelle heure je rentrerai. Il vaut mieux remettre cela à plus tard. C’est plus sûr, tu risquerais d’être déçu.

-Déçu?

Il n’insistait pas. C’était toujours comme ça. Hélène faisait passer son travail avant tout autre chose. Et il en souffrait. Il ne la voyait presque plus; elle passait le plus clair de son temps au milieu des rendez-vous d’affaires. Quand elle le rejoignit dans le salon, elle remarqua son air contrarié. Elle eut un peu pitié de lui.

- Mets-toi à ma place, lui dit-elle. Je m’occupe maintenant du marketing pour tout le Canada. C’est formidable pour moi, je n’espérais pas tout de cette entreprise que j’ai créée sans trop y croire. Le résultat dépasse mes espérances. Odette et moi, nous travaillons fort. Elle est une collaboratrice précieuse pour moi. Elle me seconde admirablement. Je ne sais pas comment je m’en sortirais si je ne l’avais pas. Elle est très dynamique. Il eut un sourire triste.

-J’en suis heureux pour toi, dit-il. Mais honnêtement, je me demande parfois pourquoi nous nous sommes mariés. La semaine, tu es insaisissable. En principe, pas libre avant 22 heures. Durant les fins de semaine, tu t’enfermes dans ton bureau en me priant de ne pas te déranger. Crois-tu que ce soit une vie? Je me demande ce que je fais dans cette maison, à quoi je sers. Et la tendresse, Hélène? Tu y penses quelquefois?
Elle soupira, sembla réfléchir.

-En ce moment, je joue gros. Essaie de comprendre. J’ai misé le tout pour le tout dans cette affaire et j’y crois dur comme fer. Si je devais échouer, j’aurais du mal à m’en remettre et j’entraînerais des gens déçus dans ma faillite. Je n’ai pas le droit de prendre de tels risques. J’en suis au stade où je dois envisager d’embaucher du personnel nouveau. Tu te rends compte? C’est fantastique, hein? Toi qui pensais que je m’embarquais dans une affaire qui ne tenait pas debout… Si je t’avais écouté, tu m’aurais complètement découragée dès le départ. Mon pauvre Roger, on ne peut pas dire que tu sois un battant!

Elle s’approcha de lui, le contemple longuement.

-C’est curieux, mais je me demande parfois si tu n’es pas jaloux de ma réussite. Tu essaies sans cesse de me freiner.

Il occupait un poste subalterne dans une manufacture de vêtements. Sans ambition, il s’était toujours contenté de peu. Hélène était tout son contraire. 

-Tu te trompes complètement, répondit-il. Je ne suis pas jaloux. Seulement, je me reconnais un côté un peu rétro. J’appréciais l’époque où les femmes se consacraient à leur foyer. Où les hommes étaient liés à des épouses qui se songeaient qu’à leur assurer un bien-être constant, à leur mijoter des petits plats!

-Des petits plats!

-Mon père et ma mère vivaient de cette façon-là. Ils s’adoraient. Dans la famille, personne n’a eu à le regretter.

Hélène secoua ses cheveux blonds. Elle se mit à rire.

-Tu es totalement dépassé; Roger. Nous sommes maintenant indépendants! Tant pis pour les machos de ton genre!

-Macho, quel vilain mot! Décidémment, tu ne comprendras jamais!

-C’est possible.

Le visage de Roger s’assombrit.

-Lorsque nous nous sommes mariés, j’avoue que j’espérais mieux.

-Tu pensais que je serais une femme soumise. Tu t’es vraiment planté!

Depuis quelques temps, leurs rapports s’étaient envenimés. Il ne supportait pas de la découvrir ainsi, absorbée par son travail, n’admettait pas le peu d’importance qu’elle lui accordait. Il était malheureux de la voir devenue si sûre d’elle, si active, si sollicitée par cette société dont elle s’occupait avec une telle ferveur. C’était la fin de leur couple, il le pressentait.

-Finalement, conclut-il, tu ne m’as jamais aimé, n’est-ce pas, Hélène?

Elle prit un air grave. Peut-être était-ce la vérité. Et elle était heureuse d’avoir trouvé le moyen d’échapper à l’emprise de cet amour médiocre, de vivre à une autre dimension.

-Disons que nous ne sommes pas faits pour nous entendre, répondit-elle. Comme tant d’autres, nous nous sommes mariés trop tôt sans beaucoup réfléchir. À 20 ans, je n’avais pas les mêmes ambitions. Et puis, je l’avoue, je pensais que tu réussirais mieux.
Leurs regards se croisèrent. Celui de Roger était chargé de colère et de haine. Il y avait des instants où il ne parvenait plus à supporter sa femme. Elle l’exaspérait. Et le sentiment était réciproque.

-Tu me prends toujours pour un minable, reprit-il. Tu crois que je ne m’en rends pas compte? D’après toi, je n’ai aucune envergure. C’est cela, hein?

-T’ai-je déjà adressé quelque reproche?

-Je ne suis pas fou. Les expressions de ton visage en disent long. Tu me méprises.
-Mais non!

Hélène achevait de boucler la ceinture de son tailleur. Elle se fit soudait plus conciliante.

-Tu es déçu pour ce soir? Dit-elle d’une voix douce. Tu aurais aimé que nous mangions ensemble. Et bien, si tu y tiens tellement, je m’arrangerai pour être libre. Nous pourrons ainsi fêter mon anniversaire.

Il eut un geste rageur, fit trois pas vers elle. Il était blême, ses mains tremblaient. Il n’avait jamais eu beaucoup de séduction et, en cet instant, Hélène le trouva presque laid, avec son corps maigrichon, son veston mal coupé, ses cheveux déjà rares, son visage aux traits sans grâce. Comment avait-elle pu choisir un tel mari? Elle s’interrogeait maintenant.

-Je ne te demande pas de me faire la charité, gronda-t-il. As-tu souvent vu un type se mettre à plat ventre pour obtenir le privilège d’inviter sa femme à manger? Il y en a beaucoup qui seraient heureuses à ta place.

-Tu crois? 

-Tu dépasses les bornes, Hélène! Rentre à l’heure qui te conviendra. Cela m’est égal. Moi, je ne serai pas là! Je m’octroie une permission de sortie. Je ne vois pas pourquoi je resterais à me morfondre à la maison pendant que tu te livres à je ne sais quelle glorieuse occupation. J’ignore ce que tu fais réellement. Tu veux ton indépendance complète? Tu l’auras. Mais cet avantage ne sera pas à sens unique, je te préviens. Je te mets en garde contre les conséquences qui peuvent découler de cette situation…
Elle ne le laissa pas achever sa phrase et sortit de l’appartement en claquant violemment la porte.

C’était vrai, Odette, son assistante, la secondait magnifiquement. Elle était aussi brune qu’Hélène était blonde. Toutes deux, galvanisées par la signature récente d’importants contrats avec des pays étrangers, croyaient plus que jamais à la réussite de leur entreprise. Elles formaient un tandem de choc. Élégantes, dynamiques, modernes, elles ne vivaient que dans l’action.

Ce matin-là, Hélène était agacée. L’attitude négative de Roger l’obsédait. Elle confia son désarroi à Odette qui s’inquiétait de sa mine renfrognée.

-C’est dur de mener de front une vie d’épouse et une existence professionnelle trépidante, lui dit-elle. Bien sûr, je comprends que Roger ait été déçu. Il comptait m’inviter à souper pour mon anniversaire. C’est une attention délicate de sa part car moi-même j’avais complètement oublié qu’il me tombait aujourd’hui une année de plus sur les épaules. D’abord, il n’y a pas de quoi en être fière et puis je n’ai guère le cœur à me distraire en ce moment. Je ne pense qu’à une chose; décrocher cette affaire avec l’Ontario! Il me faut songer à trouver du personnel. Pourrais-tu passer une annonce dans les journaux Odette? Je consacrerai deux jours de la semaine prochaine à choisir soigneusement les collaborateurs qui nous manquent. Il ne faut pas tarder, ok!

Odette était à peine plus âgée qu’Hélène. Toutes deux se connaissaient depuis longtemps, s’entendaient très bien et n’hésitaient pas à se confier les soucis de leur vie privée.

Odette ne s’était jamais mariée. Elle avait vécu une enfance malheureuse entre des parents qui se déchiraient et la perspective d’une éventuelle union lui paraissait inacceptable. Les obstacles que risquaient de rencontrer les couples lui semblaient insurmontables.

-Si Roger ne peut te supporter telle que tu es, dit-elle à son amie, il vaut mieux ne pas continuer à tergiverser. Vous perdez des forces et du temps. À mon avis, c’est une grave erreur. Vous feriez mieux de vous séparer. Tu as plus que jamais besoin de toute ton énergie. L’existence avec lui, ce n’est pas évident.

Hélène sursauta.

-Nous séparer? Tu pousses, un peu! Je n’y ai jamais songé jusqu’à maintenant. Le pauvre! S’il t’entendait…

Odette expliqua :
-Pour moi, tu sais, il n’y a pas trente-six solutions. Ou bien l’on est heureux de vivre ensemble, ou bien l’on coupe les ponts si cela ne marche pas. On me reproche de collectionner les aventures. Personne ne comprend mon problème. En réalité, je suis constamment à la recherche de l’idéal. Tu vois ce que je veux dire? Un type dont les qualités et les défauts s’harmoniseraient avec les miens. Ça ne se trouve pas facilement, tu peux me croire. Alors, aux yeux des autres, je passe pour une cavaleuse insatiable. Cela m’est égal, je ne me jetterai jamais à la tête du premier venu sous prétexte d’en finir, même si l’on doit continuer à me cataloguer dans les vielles filles!

-Vielle fille, ce n’est pas exactement ton style! Tu es plutôt une dévoreuse, non?

Hélène fixait son amie de son beau regard noir. Elle semblait réfléchir. Quand Roger avait dit au cours de leur récente querelle : « Finalement, tu ne m’as jamais aimé », elle avait réalisé qu’il venait sans doute de résumer la vérité en quelques mots. Et cette évidence l’avait plongée dans la plus profonde affliction. Ainsi, elle aurait perdu tant d’années à faire semblant? Leur existence n’aurait-elle été qu’une comédie? C’était lamentable. 

La semaine suivante, Odette croula sous une avalanche de lettres et de coup de fil. Les annonces passées dans les journaux avaient déclenché un véritable déferlement d’éventuels candidats.

-Je te charge d’effectuer une sélection serrée, lui dit Hélène. Je te préviens. Je ne pourrai pas recevoir plus d’une dizaine de personnes. Vendredi prochain, je dois aller à Toronto. Un fabriquant compte sur nous pour promouvoir la vente de ses produits au Québec, sous l’aspect le plus favorable. D’ailleurs, tu devrais étudier la question avec moi. À l’avenir, il peut-être un client intéressant, même si, au départ, le contrat ne représente pas un gain appréciable pour nous.

Le jour où elle décida de recevoir dix postulants sélectionnés par Odette, Hélène s’enferma dans son bureau. Elle avait étudié sans passion les curriculum vitae des candidats. Ils n’avaient pas de références appréciables. Ils étaient bien notés, mais ne semblaient pas extraordinaires. Des employés ponctuels et sérieux, peut-être, mais sans génie. Et ce qu’elle cherchait justement, c’était une personne d’envergure à la personnalité très marquée!

Les premières entrevues de la matinée ne furent guère concluantes. Tous les candidats répondirent timidement aux questions posées. Au moment d’aller, Hélène sentit le découragement la gagner.

-Nous aurons du mal à trouver l’oiseau rare, dit-elle à sa collaboratrice.

L’après-midi, le premier à se présenter fut un homme d’une trentaine d’années environ. Il était beau garçon, très grand, très viril. Une certaine distinction se lisait sur les traits réguliers de son visage et au fond de son regard clair brillait une vive lueur d’intelligence. Hélène le scrutait, l’interrogeait. Il finit par avouer :

-Je sais d’avance que je ne ferai pas l’affaire. Inutile de vous bluffer.

-Pourquoi? Ne soyez pas pessimiste. Je n’aime pas les perdants. Si vous êtes venu me voir, c’est que vous espérez quand même décrocher cet emploi.

-Non, même pas.

-Alors, vous, vous êtes un cas!

-c’est exactement ça, un cas!

Il dit simplement :

-Je sors de prison.

-Pardon?

-Oui, de prison! Pour une histoire passionnelle.

Elle tressaillit, le regarda plus attentivement. Il ne cilla pas et ajouta :

-Je m’appelle Étienne Benjamin.

Elle demanda avec humour :

-Est-ce notre seule référence?

-À peu près.

-Cela ne vous a pas empêché de tenter votre chance ici?

-Qu’est-ce que je risquais à le faire?

Il la contemplait, imperturbable, guettant sa réaction.

Allait-elle le jeter dehors?

-Je vois que vous ne manquez pas d’audace, dit-elle simplement.

Il eut un sourire triste et las.

-À un éventuel employeur, je ne peux offrir que ma bonne volonté, quelques connaissances en informatique, une solide culture générale, surtout en histoire de l’art…

Elle l’interrompit :

-Ce n’est pas exactement ce que je souhaite, vous l’imaginez.

-Oui, je m’en doute.

-Alors, pourquoi êtes-vous venu?

Il eut un geste vague, un grand voilé, et répondit d’une voix sourde : 

-Ce serait trop long à vous expliquer. En résumé, je n’ai pas le choix et n’ai rien à perdre.

Elle était un peu éberluée. Sur le coup, elle avait éprouvé une vive impatience qu’elle avait eu du mal à réprimer. Mais peu à peu cet étonnant personnage lui paraissait énigmatique, intéressant. Où voulait-il en venir? Il avait une étrange séduction.

-Mon temps est précieux, dit-elle. Je suis désolée, mais je ne vois pas la nécessité de poursuivre cet entretien. Je vous remercie.

Il se leva, s’inclina légèrement devant elle, prêt à quitter son bureau. Il la regarda une dernière fois au fond des yeux.

-Excusez-moi, dit-il. Je vous comprends. Je ne suis pas le candidat idéal. Ma présence ici est presque un gag!

-Il ne faut rien exagérer.

-Je n’ai pas le droit de laisser passer la moindre chance. J’ai lu vôtre annonce et je me suis décidé.

Elle ferme à demi les yeux, se concentra. L’espace d’une seconde, elle imagina le destin de cet homme rejeté de partout. Marqué par son passé, personne ne lui tendrait la main, c’était certain. Elle ignorait les raisons précises de son drame, mais il lui inspirait un sentiment bizarre; une sorte de compassion mêlée à de la curiosité. De plus, elle aimait les situations dangereuses. Elle détestait la banalité.

Pourquoi ne pas tenter une expérience avec ce garçon qui paraissait raffiné, élégant malgré ses vêtements fatigués, son air meurtri. Il lui plaisait. Il avait de la classe, du charme. Peu à peu, un contact s’était établi entre eux. Elle hésita un moment. Tandis qu’il s’apprêtait à sortir, elle le retint :

-Et bien, lui dit-elle, je vais sans doute vous surprendre : Je vous engage à l’essai.
Il sursauta :

-Ce n’est pas vrai! Vous me faites marcher!

-Absolument pas.

Il garda son sang froid, ne fit rien voir de la joie qu’il dut sans doute éprouver à cet instant.

-Merci, dit-il, la voix un peu altérée. Quand devrais-je commencer? 

-Dès que vous serez libre.

Il eut un sourire lorsqu’elle prononça ce dernier mot.

-Mais je suis libre, insista-t-il. Et si heureux de l’être.

-Alors, je vous attends demain à 9 heures.

Il semblait ne pas y croire.

Dès qu’il eut disparu, elle alla rejoindre Odette.

-À ton avis, qu’ai-je fait? Lui demanda-t-elle.

-Aucune idée.

-J’ai embauché Étienne Benjamin.

-Tu as raison. S’il a les qualités que tu exiges…

-Pas exactement. Sais-tu d’où il sort?

Odette ouvrit les yeux étonnés. Hélène ménagea ses effets.

-Et bien, de prison, ma chère! Je trouve cela assez cocasse, non?

-Pourquoi l’as-tu sélectionné?

-Cet homme me plaît. Je ne sais pas pourquoi. Je crois être psychologue, très intuitive et je suis persuadée que, malgré les circonstances, mon choix insolite est judicieux : durant toute la matinée, je n’ai rencontré que des gens d’une navrante banalité : tu me connais.

-Ah! Oui!

-J’espère que je ne serai pas déçue par mon choix. C’est un véritable défi d’avoir engagé ce garçon. Je ne sais pas pourquoi, j’ai confiance en lui.

-T’a-t-il expliqué au moins les raisons de son incarnation?

-Je ne me suis pas permis de le lui demander. C’est difficile. Il a l’air si secret, si peu démonstratif.

Odette se précipita vers son bureau, sortit un dossier d’un tiroir, essaya de retrouver la fiche concernant Étienne Benjamin.

-Bien sûr, je n’ai que des renseignements succins le concernant. Il a 30 ans. Il a prétendu avoir travaillé longtemps comme pigiste dans la publicité. Ce qui m’a convaincue, c’est la manière intelligente dont il s’exprimait, sa sobriété. Je me souviens parfaitement de lui : Peut-être le timbre de sa voix m’a-t-il subjuguée!

-C’est vrai, il a une très belle voix… Tu m’étonneras toujours, Hélène! Personne n’aurait engagé ce type.

-Je me félicite souvent de n’être pas conformiste. Tu n’as rien à m’envier dans ce domaine. C’est sans doute grâce à cela que notre société prospère aussi rapidement.